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jeudi 21 janvier 2016

Deux freins culturels à l'adoption des
e-learning


De nombreux dirigeants et responsables de formation sont encore réticents vis-à-vis de l'adoption du e-learning sous ses différentes formes. En fait ils restent attachés à deux idées culturellement liées à l'histoire des innovations techniques. La première de ces idées, c'est que les techniques nouvelles n'apportent qu'un habillage artificiel, et sans innovation réelle, des anciennes manières d'agir ; la deuxième de ces idées, c'est que pour les choses sérieuses, comme la formation, les outils technologiques nouveaux ne sont que des leurres satisfaisant juste une mode et le narcissisme de leurs utilisateurs ou de leurs promoteurs.

1- En formation, "l'effet diligence" lié aux nouveautés techniques masque l'utilisation d'un modèle pédagogique sous-jacent périmé

L'effet diligence est un concept de l'histoire des techniques. Il formalise les observations récurrentes qui montrent qu'une innovation technique, dans les premiers temps de son existence, cherche toujours à copier les formes anciennes des objets qu'elle remplace. C'est ainsi, par exemple, que les premières voitures avaient l'aspect des diligences.

Dans le domaine de l'e-learning, l'effet diligence a été et est encore souvent présent :

  • l'enseignement programmé des années 70 était fondé sur des enchainements de pages correspondant aux bonnes ou mauvaises réponses faites à des questions 
  • des manuels scolaires actuels sont débités en tranches pour être mis sous forme de texte sur CD-ROM ou sur Internet. La forme "hypertexte" ne change rien au modèle sous-jacent du livre 
  • des vidéos montrant des cours magistraux ou des démonstrations commentées au tableau noir sont mises en ligne 
  • dans le cas des premiers MOOC, on pensait que c’était la notoriété du conférencier qui faisait le "bon cours" en ligne et on se contentait de filmer le professeur vedette et de mettre la vidéo en ligne
Dans ces différents cas évoqués, on cherche à donner l'illusion du renouveau pédagogique tout en ne faisant que copier le modèle ancien de la leçon descendante venant du "maître". La technologie n'est utilisée que pour enjoliver les modalités classiques de l'apprentissage.

2- Un exemple : la "salle de cours numérique"

Nous remarquons, sur la photo ci-contre, la modernité des outils : tableau interactif numérique et ordinateurs devant les élèves. Mais, pour "l'effet diligence" nous notons :

  1. la disposition des personnes dans l'espace est celle de la classe traditionnelle (il manque juste l'estrade pour la maîtresse) ; 
  2. le "maître" y tient sa place et son rôle habituels (elle est debout, face aux élèves...) ; 
  3. les élèves y jouent leurs rôles traditionnels (l'un d'entre eux est "au tableau" pour répondre aux interrogations de la maîtresse, les autres lèvent la main sous l'interrogation) ; 
  4. le tableau numérique ne fait que copier et remplacer l'usage du tableau noir, il n'est pas utilisé autrement (comme il est nouveau et ludique, il doit, dans un premier temps,: 
  5. fasciner les élèves) ; 
  6. les ordinateurs font office de "livres" ou de "cahiers", ils copient des usages classiques.

Le modèle pédagogique sous-jacent est évidemment ici la classe traditionnelle, il n'y a pas, à première vue, d'innovation pédagogique réelle tenant compte des potentialités des nouveaux outils numériques montrés. Les outils servent de décorum factice.

C'est évidemment en s'appuyant sur des exemples de mauvaises réalisations d'e-learning, que beaucoup de dirigeants et de responsables de formation doutent de l'efficacité de la formation en ligne.

3- Des outils techniques innovants pour masquer l'indigence des modèles pédagogiques utilisés et l'absence de contenus adaptés 

Dirigeants et responsables pédagogiques des entreprises ont compris que ce ne sont pas les seuls outils technologiques qui vont faire les innovations pédagogiques. Ils ont en mémoire la longue histoire de l'échec des "révolutions pédagogiques" initiées à l'aide de ces seuls outils. L'e-learning est encore, pour eux, associé à ces échecs car il n'est lié uniquement qu'à l'introduction de technologies nouvelles : Internet, micro-ordinateurs, tablettes, Smartphones, plateformes dites "gamifiées", voire : jeux sérieux...

En France, les "plans informatiques", les "plans numériques" et les expérimentations pédagogiques centrées autour de nouveaux outils numériques se sont succédés depuis 40 ans.
  • En 1970, le Ministère de l'Éducation nationale lance l'expérience française d'introduction de l'informatique dans l'enseignement secondaire, dite « Expérience des 58 lycées ». La Délégation à l'informatique passe contrat avec l'École Supérieure d'Électricité pour la définition d'un langage adapté aux besoins de l'enseignement secondaire. Ce sera le Langage Symbolique d'Enseignement (LSE) qui tombera vite dans l'oubli et qui ne servira en rien à l'éducation des jeunes. 
  • En 1978, le Président de la République, Valéry Giscard d'Estaing, demande au gouvernement d'élaborer un plan informatique. Christian Beullac, Ministre de l'Éducation Nationale, lance alors en 1979, un "Plan pour l'Éducation". 10 000 micro-ordinateurs sont annoncés, lors du « Mariage du siècle » : Éducation et Informatique. Évidemment, les micro-ordinateurs finissent dans les placards des salles de cours, comme avant eux, les autres appareillages techniques, comme les appareils de projection ou les rétro projecteurs. 
  • En 1985, J.J. Servan Schreiber, relayé par le premier Ministre Laurent Fabius, lance le plan "Informatique Pour Tous". Ce plan IPT visait à mettre en place plus de 120 000 machines dans 50 000 établissements scolaires et à assurer la formation de 110 000 enseignants. Son coût était évalué à 1,5 milliard de francs pour le matériel. Cela devait développer la filière française de l'informatique avec le Langage Symbolique pour l'Enseignement (LSE) et le minitel. Ce plan fut un échec, car les enseignants n'y ont jamais cru et le "crayon optique" qui était utilisé n'a pas résisté à la "souris" inventée par Apple. 
  • En 2007, la région Languedoc-Roussillon, équipe gratuitement chaque élève rentrant en classe de seconde des Lycées d'un ordinateur portable (plan "LoRdi : 100 000 ordinateurs au bout de 7 ans)... Très rapidement des ordinateurs venant de ce plan LoRdi se sont retrouvés en vente sur Internet. 
  • En 2010, François Hollande, en tant que président du conseil général de Corrèze dote 500 collégiens et 800 enseignants de son département d'une "ardoise numérique". On attend les évaluations des expériences en cours : ces tablettes permettront-elles réellement une plus grande efficacité de l'enseignement et par extension une baisse significative des statistiques de l'échec scolaire ? 
  • En 2014, François Hollande, en tant que Président de la République, lance, un plan "tablettes numériques pour tous". À partir de la rentrée 2016, les 3,3 millions de collégiens français possèderont une tablette numérique. 
  • Á la rentrée 2015, la région Midi-Pyrénées, achète 10 000 ordinateurs pour les élèves qui en font la demande...
Le bilan de ces années 1970, 1978, 1985, 2007, 2010..., est vite fait. Tant d'ordinateurs au placard ou en vente immédiate sur Internet ! En fait, on retrouve toujours le même problème : de beaux outils, certes, mais toujours pas de nouveaux modèles pédagogiques et de contenus adaptés pour utiliser leurs performances et changer, en profondeur, les méthodes d'apprentissage. Pour les dirigeants et les responsables de formation des entreprises, mieux vaut, dans ces conditions, en rester au bon vieux modèle qui a fait ses preuves : le séminaire présentiel.

Avec des outils numériques nouveaux, il est évidemment nécessaire de mettre en place des modalités de formation innovantes, qui intègrent ces outils et leurs usages dans des modèles pédagogiques qui ne copient pas les anciennes manières de faire.

4- Conclusion : les outils techniques ont cependant permis de mettre en place des innovations pédagogiques réelles

Les deux grandes idées reçues que nous venons de passer en revue masquent en fait la profonde mutation actuelle des modèles pédagogiques utilisés. Les potentialités nouvelles apportées par les outils technologiques ont permis aux pédagogues et aux formateurs de transformer les modèles pédagogiques classiques (la classe et le séminaire présentiel). Les nouvelles méthodes pédagogiques désormais proposées sont réellement innovantes.

  • De nombreux établissements scolaires et de nombreux enseignants utilisent le modèle de la "classe inversée" (un MOOC spécifique est d'ailleurs ouvert sur ce sujet pour les enseignants). Ce modèle d'enseignement est rendu possible par la préparation du cours "à distance", à la maison avant la classe, grâce à la micro-informatique et à internet. La classe devient alors un lieu d'échange, de compréhension et de mise en pratique... Le modèle pédagogique se complète d'ailleurs par la mise sur pied -par une équipe pédagogique élargie- d'un projet collaboratif qui nécessite une réalisation concrète et applicative des notions apprises. 
  • En formation professionnelle, les performances du blended learning commencent à être reconnues (une enquête Cégos, le démontre). Là aussi, le modèle de formation ancien se transforme grâce à l'utilisation du e-learning préparant le séminaire présentiel puis suivant, ensuite, ce séminaire. Ainsi renforcé et encadré, ce séminaire présentiel change alors de nature. Les habituels travaux d'application, faits en sous-groupes, renforcent l'utilisation des processus cognitifs de la compréhension, de la création et de l'analyse (processus cognitifs de Bloom).
  • Les LMS avancés utilisent désormais la gamification, le social learning, le e-tutorat et d'autres fonctionnalités pédagogiques de suivi et de relance... Ces plateformes rendent ainsi possible la réintroduction du jeu, des challenges et des tableaux d'honneur comme source de motivation aux apprentissages. Les échanges de bonnes pratiques et d'expériences entre pairs, liées au social learning, renforcent les possibilités d'apprendre. Le suivi des navigations et les conseils d'un tuteur perfectionnent le modèle pédagogique sous-jacent. Ces outils pédagogiques permettent de nombreuses combinaisons d'utilisation et donc la mise en place de modèles d'apprentissage nouveaux. 
  • Des moteurs informatiques de jeux -venant des jeux vidéo- sont utilisés pour réaliser des serious game, lesquels utilisent une pédagogie du jeu de rôle et de la simulation améliorée. Le serious game n'est pas qu'un "jeu" : c'est la mise en scène de toute une méthode pédagogique destinée à renforcer les apprentissages réalisés à travers une immersion attrayante. Le serious game met le joueur-apprenant "en situation". Il lui propose des choix d'actions pour qu'il fasse évoluer, selon des objectifs donnés, cette situation. Selon les réponses faites, la situation dans laquelle se trouve le joueur-apprenant évolue. Celui-ci apprend donc "en faisant" car il voit le résultat immédiat de ses interventions. Par ailleurs, tous les coups qu'il joue sont enregistrés. À la fin de son parcours, tous ces "coups" sont passés en revue. Ils sont analysés et commentés. Ces débriefings renforcent donc ses apprentissages... 
Classe inversée, blended learning avec gamification, e-tutorat et social learning, serious game..., autant de concepts qui permettent la création et l'utilisation de modèles pédagogiques vraiment nouveaux.
Les idées toutes faites et culturellement ancrées sont longues à évoluer. Cependant les choses évoluent. Il y a toujours, dans les groupes sociaux, des "innovateurs". C'est sur eux qu'il faut compter pour que les nouvelles modalités d'utilisation des e-learning s'imposent.





Par Alex MUCCHIELLI - Directeur pédagogique et co-fondateur de wearelearning.com


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